Marseille : les écoles délabrées dans les bras du privé

A Marseille lundi, sur le parvis de la mairie, des enseignants, architectes et citoyens manifestent contre la décision de la majorité municipale de recourir à un partenariat public-privé pour la construction d’écoles. Photo Patrick Gherdoussi pour Libération

Pour démolir et reconstruire ses établissements scolaires vétustes, la mairie a opté pour un vaste partenariat public-privé. Les opposants dénoncent un gouffre financier et une rente offerte aux géants du BTP.

Ambiance cour de récré lundi matin devant les portes du conseil municipal de Marseille. Pour le dernier rendez-vous des élus avant les vacances estivales, parents d’élèves, enseignants et architectes avaient sorti leurs casseroles pour manifester bruyamment contre une décision qui, depuis quelques mois, fédère leur colère. Dans leur viseur, le «plan école d’avenir», voté en octobre, qui prévoit la démolition puis la reconstruction de 28 groupes scolaires de la ville. Si l’état de vétusté du parc marseillais, qui compte 446 écoles, méritait bien un plan «sans précédent pour une municipalité», selon l’expression des services municipaux, la méthode fait grincer des dents.

Pour réaliser les travaux, l’équipe du maire Jean-Claude Gaudin (LR) a décidé de recourir à un partenariat public-privé (PPP). Ce procédé, déjà utilisé pour rénover le stade Vélodrome, confie au privé le soin de réaliser les travaux moyennant, en retour, un «loyer» versé par la commune. Si, dès le vote de la délibération, l’opposition au maire a dénoncé une «bombe à retardement» pour les finances de la ville, la contestation s’est élargie depuis à un large panel citoyen, réuni dans un «collectif anti-PPP» à l’initiative du rassemblement de lundi. Explication de texte d’un dossier qui soulève une nouvelle fois le problème de la gestion municipale des écoles marseillaises.

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Qu’est-ce que le plan école d’avenir ?

Jean-Claude Gaudin avait vanté un véritable «plan Marshall» lors du vote du projet en conseil municipal, le 16 octobre 2017. L’image, qui fait référence au vaste plan de reconstruction décidé après-guerre, est plutôt bien choisie : depuis quelques années déjà, l’état de vétusté de nombreuses écoles marseillaises ainsi que leur gestion par la municipalité sont pointés du doigt. Alors que le mandat de Jean-Claude Gaudin touche à sa fin, celui-ci a décidé d’engager la commune dans une vaste opération de démolition-reconstruction, ciblant plus particulièrement 28 établissements de type GEEP. Ces écoles à la structure métallique typique des années 60, également appelées Pailleron, ont très mal vieilli, entraînant des problèmes de sécurité et d’entretien. Plutôt que de continuer à bricoler, la ville a décidé de les raser intégralement pour les reconstruire aux normes, ajoutant à l’opération un programme de construction de six écoles neuves. Pour réaliser l’opération, la mairie a donc opté pour un partenariat public-privé : c’est un opérateur privé qui héritera du marché, chiffré à 500 millions d’euros, auquel s’ajouterait un second volet d’un montant similaire pour l’entretien des bâtiments. En retour, la ville payera à l’opérateur un «loyer» sur vingt-cinq ans.

Pourquoi la procédure de PPP est-elle contestée ?

Principal argument des adversaires du PPP, le surcoût généré par ce choix plutôt qu’une maîtrise d’ouvrage publique (MOP). «On est à plus de 90 millions supplémentaires pour le PPP, calcule Benoît Payan, chef de file du groupe PS au conseil municipal. Forcément, à la fin, cela va se répercuter sur les impôts des Marseillais. On se prépare un Armageddon fiscal !» Pour rembourser l’opérateur privé, la ville va devoir débourser entre 41 et 45 millions d’euros par an. «Et ça, ce n’est que pour 34 écoles, poursuit l’élu. Quid des 400 autres que compte la ville ?» Le collectif anti-PPP s’inquiète aussi de ce milliard déversé sur 10 % seulement des établissements, laissant en souffrance les 90 % restant. Les écoles Pailleron étaient-elles celles à cibler prioritairement ? C’est la question que pose le Syndicat des architectes, qui a rejoint la contestation. «Dans l’émoi et l’urgence, la mairie a fait un choix, mais il n’y a pas eu d’audit technique dans la délibération votée en octobre», relève Maxime Repaux, représentant du syndicat, qui plaide pour un état des lieux global préalable du parc scolaire marseillais.

Autre critique, portée par les corps de métier du bâtiment : la procédure PPP favoriserait les géants du secteur, privant le tissu local d’une manne financière importante. «On me fait un mauvais procès en disant que je vais tout filer à Bouygues ou Vinci. Mais pour qui me prend-on ? s’est énervé Jean-Claude Gaudin la semaine dernière. D’ailleurs, dans les cinq entreprises retenues pour l’instant, il y a un groupe local !» Pour le reste, la ville maintient que le PPP présente «plus d’avantages qualitatifs et quantitatifs» que la MOP, notamment en matière de gestion des retards et de maîtrise de l’enveloppe budgétaire. «Ce n’est pas qu’un problème de coûts, martèle Jean-Claude Gondard, le secrétaire général de la mairie. On pourrait faire le même projet en MOP, mais le PPP est plus rapide, moins risqué et plus performant.»

Comment en est-on arrivé là ?

Frapper fort et vite : officiellement, le plan école d’avenir s’est imposé du fait des «besoins démographiques nouveaux sur plusieurs territoires» et de la nécessité de régler le cas des écoles GEEP. Deux problématiques qui, pourtant, sont loin d’être nouvelles à Marseille. Ecoles saturées, délabrées, gestion calamiteuse par les services municipaux… Ces problèmes avaient déjà été soulevés il y a deux ans par la communauté éducative et les parents d’élèves, relayés par de nombreux médias dont Libération.

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Face à la polémique, la ministre de l’Education d’alors, la socialiste Najat Vallaud-Belkacem, avait même été mandatée sur le terrain pour éteindre l’incendie et rappeler au maire ses obligations en la matière, la gestion des écoles étant une compétence municipale. Après avoir dénoncé un complot politico-médiatique, Jean-Claude Gaudin avait fini par concéder que la situation avait peut-être été mal évaluée, faisant voter par son conseil municipal une enveloppe exceptionnelle de 9 millions d’euros pour gérer l’urgence. «Mais le mal était tellement profond que ça n’a pas suffi, note Pierre-Marie Ganozzi, secrétaire départemental de la FSU et membre actif du collectif anti-PPP. Les écoles ont été abandonnées pendant des années et aujourd’hui, Gaudin veut laisser une bonne image de son règne en proposant ce plan.» Pour Benoît Payan, le maire, qui a annoncé qu’il ne se représenterait pas aux prochaines municipales, veut en effet soigner sa sortie. «La seule question qu’il s’est posée, c’est quelle procédure sera la plus rapide pour lui permettre de couper les rubans avant la fin de son mandat, ironise l’élu. Après lui, le déluge !»

Quels recours ont les opposants ?

Si l’opposition socialiste au conseil municipal réclame le retrait pur et simple du projet, trois recours devant le tribunal administratif ont également été déposés : deux par les architectes et un par trois citoyens, dont Christian Bruschi. «C’est quand même incroyable, la mairie nous dit en gros qu’il vaut mieux faire confiance à un partenaire privé plutôt qu’à ses propres services», raille ce dernier. Si les procédures judiciaires suivent leurs cours, parallèlement, le collectif anti-PPP prévoit de présenter, en septembre, un «contre-projet», sur la base d’une MOP. «L’objectif de notre action, c’est surtout de permettre aux Marseillais d’être informés et de se poser des questions, soulève Pierre-Marie Ganozzi. Que la municipalité se rende compte que ça ne se passera pas dans un ciel serein. Qu’on ne puisse pas dire dans vingt ans qu’on a laissé faire.»

Stéphanie Harounyan Correspondante à Marseille

By |2018-07-03T14:52:28+00:0025 juin 2018|Libération, Presse|