Écoles délabrées à Marseille : le PPP de la discorde

Le partenariat public privé que veut mettre en place la municipalité pour démolir et rénover une (petite) partie des écoles de la ville fait face à une opposition nourrie et très organisée que Jean-Claude Gaudin refuse toujours de recevoir.

Publié par Stéphanie Harounyan, correspondante à Marseille, le

C’est devenu un rituel. Comme lors des précédentes sessions du conseil municipal de Marseille, ils s’étaient donné rendez-vous lundi matin, devant les portes de l’hémicycle. Enseignants, parents d’élèves, architectes, professionnels du bâtiment… tous unis autour d’une cause commune : faire capoter le projet de Partenariat public privé (PPP) que la municipalité veut mettre en place pour rénover des écoles. D’un montant de 500 millions d’euros, ce programme de déconstruction-reconstrution d’une trentaine d’établissements, auquel s’ajoute un second marché du même montant pour la maintenance, doit être confié au privé via un appel d’offres. En retour, la ville devra payer pendant vingt-cinq ans un «loyer» à l’heureux élu, à choisir parmi les cinq grosses machines en lice – Vinci, Eiffage, Bouygues, NGE et Fayat.

Une perspective «catastrophique» pour Pierre-Marie Ganozzi, secrétaire départemental de la FSU et membre du collectif anti-PPP. Depuis le vote du projet en octobre 2017, ce front contestataire, d’abord porté par la FSU, s’est élargi à des opposants de tous bords. Chacun a ses raisons : les enseignants et les parents d’élèves, comme les syndicats, regrettent l’absence de concertation et de diagnostic clair sur l’ensemble du parc scolaire marseillais, dont l’état de délabrement a fait l’objet de vifs débats. Les partis politiques d’opposition au maire dénoncent, eux, une «bombe à retardement fiscale» pour les Marseillais et une mainmise des grands groupes privés sur les écoles publiques. A leurs côtés encore, les architectes et les artisans du BTP, qui déplorent la perte d’un marché important pour les entreprises locales, pointant dans le même temps que le projet aurait été bien moins coûteux pour la collectivité si le choix d’une maîtrise d’ouvrage publique (MOP) avait été fait.

«Une politique d’affichage de la mairie»

Au fil des mois, le collectif a réussi à faire parler d’une même voix toutes ces corporations, auxquelles s’ajoutent encore quelques citoyens qui ont décidé d’attaquer le projet en justice à titre individuel. «On n’avait pas l’habitude de se côtoyer, confie Pierre-Marie Ganozzi. On a mis du temps à se renifler et au final, la greffe a pris, on a appris à travailler ensemble.» Organisation de débats publics, rassemblements, dépôt de recours devant le tribunal administratif… Le groupe attaque par tous les angles pour obtenir la suspension de la procédure de PPP et réclamer un véritable débat sur la situation globale des 444 écoles de la ville. «Ce projet n’est qu’une politique d’affichage de la mairie, dénonce Pierre-Marie Ganozzi. Le but du PPP, c’est d’avoir rapidement quelque chose de visible pour les Marseillais. Mais dès qu’on regarde à moyen terme et à long terme, on mesure le gaspillage d’argent public.» 

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Depuis fin septembre, ce «gaspillage» est chiffré : le collectif a en effet travaillé tout l’été à un contre-projet prévoyant des rénovations lourdes plutôt que des démolitions pures et simples, le tout porté via une MOP. «On démontre que financièrement et en termes de délai, on pouvait faire aussi bien, voire mieux, puisque l’on aboutit à une économie de 300 millions d’euros par rapport au projet de la municipalité, assure Maxime Repaux, du syndicat des architectes 13. La question, c’est pourquoi gaspiller autant d’argent public quand on peut faire autrement ?» Lundi, durant le conseil municipal, c’est Samia Ghali, sénatrice PS et élue d’opposition, qui était mandatée pour interpeller le maire sur ce plan B. Le collectif, qui réclame en vain audience auprès de Jean-Claude Gaudin depuis près d’un an, voudrait qu’un conseil municipal extraordinaire sur la question des écoles soit organisé. Si le maire a simplement consenti, du bout des lèvres, à discuter du sujet avec les élus, pas question de recevoir le collectif. «Qu’ils se fassent d’abord élire au suffrage universel, après on discutera», a-t-il lancé depuis sa tribune. Une réunion informelle avec les élus, c’est déjà ça de pris, tempérait Samia Ghali à la sortie de l’hémicycle.

Organiser un diagnostic précis

D’autant que côté politique, la concurrence est lancée. La semaine dernière, après plusieurs mois de «rencontres» avec les protagonistes, les quatre députés LREM de Marseille ont eux aussi officiellement réclamé la suspension de la procédure de PPP, demandant à l’Etat d’aider la municipalité à organiser un diagnostic précis sur les écoles de la ville. Hasard du calendrier, cette annonce intervient lors d’une séquence plutôt offensive des «Marcheurs» locaux contre la municipalité de droite… «Mieux vaut tard que jamais», sourit Pierre-Marie Ganozzi, pour qui tous les soutiens sont bienvenus, tant la majorité municipale semble fermée à toute marche arrière.

Si la piste politique n’aboutissait pas, resterait la voie judiciaire : plusieurs recours contre les PPP ont été déposés devant le tribunal administratif. Pour l’instant, aucune date d’audience n’est fixée. Et le temps presse, le nom du lauréat de l’appel d’offres devrait être donné lors du conseil municipal du 10 décembre.

By |2018-10-17T13:48:51+00:008 octobre 2018|Libération, Presse|