Article de Christophe Deroubaix, correspondant à Marseille pour L’Humanité, cliquez ici pour voir l’article en ligne, Mardi, 10 Avril, 2018

La Ville, dirigée par Jean-Claude Gaudin, va confier aux géants du BTP la construction et la gestion de dizaines d’établissements via des partenariats public-privé. Coût : 1 milliard d’euros…
Ils ont filé droit vers l’espace Bargemon, comme happés par une force surnaturelle. Celle de l’appel démocratique d’une session du conseil municipal ? Non, la plupart des élus de la majorité municipale voulaient plutôt éviter les membres d’un collectif qui leur distribuait un tract au titre suffisamment évocateur : « L’école publique n’est pas à vendre. » Ils n’étaient évidemment pas sans savoir que c’est leur vote d’octobre 2017 qui était contesté par ces parents d’élèves, enseignants ou architectes présents.

Il y a quelques mois, en effet, ils ont voté comme un seul homme un partenariat public-privé (PPP) pour la construction d’écoles, une grande première en France pour un tel montant : 1,046 milliard d’euros. Marseille est définitivement la championne de France de ce type de « partenariat » (pas moins de six), en vogue il y a dix ans et aujourd’hui critiqué unanimement, y compris par la Cour des comptes. Lors du vote de celui portant sur la rénovation du Stade Vélodrome, le président du groupe socialiste, Benoît Payan, avait alors lancé au maire Jean-Claude Gaudin : « Un jour, vous ferez même des PPP pour les écoles ! » « J’avais pris le pire exemple possible et je ne m’imaginais pas une seule seconde qu’ils le fassent », commente aujourd’hui le conseiller municipal.

Absence totale de précisions dans le cahier des charges
Ils l’ont pourtant bien fait. La municipalité Gaudin devait agir dans le dossier délaissé des écoles. Elle en a profité pour se défausser et offrir, avec bonus, le chantier aux entreprises privées. « Essayons de voir un aspect positif, propose Jean-Marc Coppola, conseiller municipal PCF-FDG. Si Gaudin propose de réhabiliter 34 groupes scolaires, c’est bien grâce à la mobilisation. »

Il y a quelques années, en effet, la majorité municipale cultivait le déni. Tout était supposé ne pas trop mal aller dans les écoles marseillaises. Puis, en décembre 2015, le témoignage de Charlotte Magri, enseignante dans les quartiers Nord, devient viral et la presse nationale s’en empare. Elle décrit ce que chaque parent d’élève sait : chauffage en panne, températures en dessous de 15 degrés, élèves obligés d’étudier en doudoune, locaux vétustes voire menaçant de s’effondrer, amiante parfois apparente, manque de personnel municipal et, finalement, une école à deux vitesses. Sous forme d’une lettre ouverte à la ministre de l’époque, Najat Vallaud-Belkacem, le maire sent le vent du boulet politique. Ni une, ni deux, son équipe concocte un « plan écoles » : démolition des 31 groupes scolaires « Geep », reconstruction de 28 d’entre eux et construction de 6 nouveaux établissements.

En octobre 2017, stupeur : la Ville abandonne l’idée d’une maîtrise d’ouvrage publique (MOP) pour une procédure de PPP. Concrètement, les géants du BTP vont construire ces écoles, puis les gérer. Afin de rendre ce choix « mieux-disant » financièrement, la Ville a gonflé le coût d’une MOP d’un « risque » estimé à 150 millions d’euros. Côté privé, aucun risque !

« Il y a 40 écoles à construire. Cela fait du 25 millions par école. Le coût moyen dans la région est de 12,6 millions », s’étrangle Patrick Verbauwen, président de l’ordre des architectes des Bouches-du-Rhône, qui questionne le choix de tout raser pour tout reconstruire. « Une école, ce n’est pas un hôtel, c’est un bien particulier », fait valoir Christian Bruschi, avocat, et initiateur d’un recours au tribunal administratif. En étudiant les dossiers, outre l’absence totale de précisions dans le cahier des charges, il lève un autre lièvre : 60 % de l’emprise sera consacrée à la réalisation de l’école. Mais les 40 % restants seront à la disposition de l’entreprise privée qui remportera l’appel d’offres. En la matière, il n’y aura guère de surprise : Vinci, Bouygues et Eiffage, les seuls grands groupes capables d’assumer de tels chantiers. Qu’y construiront-ils à côté des établissements ? Des commerces, des magasins de téléphonie mobile ? « Nous avons besoin de piscines et de bibliothèques. Mais le privé choisira ce qui rapporte de l’argent. Si ce n’est pas le public qui gère, nous n’aurons pas les équipements », argumente Pierre-Marie Ganozzi (FSU 13). Même les petites entreprises privées sont fâchées. « Les PPP sont taillés pour les grands groupes. Ils se feront la guerre des prix et embaucheront des travailleurs détachés ou en sous-traitance dont on finira par perdre le fil », annonce Patricia Blanchet-Bhang, présidente de la Capeb 13 (Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment).

Rien pour le 3e arrondissement, le plus pauvre d’Europe
Toutes ces associations, tous ces syndicats et citoyens se sont constitués en collectif (voir leur site marseille-contre-les-ppp.fr) et veulent engager un travail d’information. Ils ont commencé par organiser une réunion publique, jeudi dernier. « Ce n’est pas forcément gagné, a mis en garde Pedro, un parent d’élève. Les parents peuvent être séduits par l’idée que l’école sera neuve, quel que soit le moyen choisi. » Un directeur d’école de pointer un autre obstacle : « Le dysfonctionnement du service public de l’école à Marseille. Il faut vraiment se positionner sur l’amélioration du service pour tous. » Pour Séverine Gil, présidente du MEP 13 (Mouvement des parents d’élèves), l’argument de l’intérêt général est infaillible : « On parle d’un grand plan qui concerne 40 écoles sur 445… On va dire quoi aux parents d’élèves du 3e arrondissement (le plus pauvre d’Europe – NDLR), où il n’y a aucun projet ? De revenir dans trente ans ? »

Christophe Deroubaix
correspondant à Marseille